L’ordre secret des choses


La frustration douloureuse de ne pas entendre les mots de la langue que parle ta peinture augmente la qualité du silence d’avant le jour levé.

Refoulé dans un langage muet mon indécrottable besoin de parler enfin se tait.

Je vois tout ce qui doit être vu sans mensonge : je vois le tablier noir de la femme dans l’abricotier : je vois en double : je vois les déplacements du fruit orangé cependant que les feuilles y jouent ensemble : je vois les deux possibilités du silence, long trait blanc et long trait noir en affinités : je vois les abricots dans la dune à côté : je vois la couleur découler de la couleur en dépit de l’espacement : je vois s’enchaîner les raies ravivées de la toile cirée sur la table de la cuisine, une image de chocolat Poulain en résulte demi-déchirée : je vois des bulles d’eau remontées d’un fond trop profond pour des petits poissons ;

je vois des vibrations sourdes écrasées par un essieu de charrette : je vois le noir des trous du chemin de terre combler les nids de poule de chaudes plumes rouges et de pétales de rose frais : je vois les mouvements qui agrandissent la cloison : je vois l’autre mur de soutènement et le rouge gagne encore en caractère, l’exploration intérieure du fruit gorgé colle mes paupières : je vois dedans une multitude de pigments forts : je vois le vert des feuilles qui font l’action : je vois la puissance d’un rayonnement tourmenté mais superbement vivant : je vois de nombreux visages dans un champ de poireaux trop beau : je vois l’ordre secret des choses, « la vérité en peinture ».

Le Petit grand s’étonne :

Tu ne dis rien, mamée ?
Mamée est aveuglée, elle chuchote :

Je savais bien qu’il ne fallait pas regarder.
J’ai presque soixante-dix ans, c’est la première fois que la vue de la vie me frappe comme ça.

Catherine Pomparat

 

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À travers la fenêtre de l’atelier

De larges gouttes d’eau rouges tombent en fracas sur la dune. Lourdes et solides, elles sont transpercées par le soleil couchant. Pourquoi Simon Rayssac nous délivre t-il un geste évanescent ? Toile après toile, le peintre semble dérouler une impression personnelle et fugace, une histoire d’intimité pudique, une quête incessante et jamais rassasiée. Observées par la fenêtre de l’atelier, les apparitions sont baignées dans la peinture. Les empreintes se déclinent et rythment de grands aplats. Ces leitmotivs glanés par l’artiste, tels des prétextes à la représentation, matérialisent tantôt des souvenirs, tantôt des impressions de paysages fragmentés où le détail prédomine : un tablier ondulant, un vide laissé par une feuille d’abricotier sur laquelle la lumière rasante scintille.

Aux antipodes des grandes manifestations de la nature, un geste caractérise l’humain. Les variations dépeintes par Simon Rayssac seraient alors les mouvements de corps naturels personnifiés déclinant une multiplicité de personnages : feuilles, fleurs, pierres, pluies, sables… Toujours, les motifs arborent une expression propre, un trait de caractère. Ici, des ondulations terreuses nous traversent, nous sommes écrasés par la boue qui s’accumule. Là, des fruits géants ou des pivoines psychédéliques exultent en couleurs et disproportions.

Parfois absurdes, les sujets surchargent la toile sans vouloir la libérer, à l’image de la persistance rétinienne ressentie par l’artiste lorsque son regard balayait la réalité. La buée froide et les oursins agresseurs font alors place à une sombre chevelure dissimulée sous le va-et-vient d’un éventail. Les variations de Simon Rayssac forgent cette peinture d’émotions éclatées qui saturent des paysages jamais décoratifs. Rien n’est caché dans cette partition, la fabrique de l’artiste est visible et chaque tableau est le témoignage d’un élan.

Élise Girardot

 

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Grands récits sur fond blanc

C’est une femme et qui cueille des abricots. Ce sont des abricots oranges, ils ont une chair, une forme, ont une empreinte précise à l’intérieur de la main.

Simon Rayssac peint le matin, ou alors en journée, cela dépend du où il est quand il peint. Il y a un homme assis, cet homme vit. Il a la responsabilité d’un champ, d’une terre, des saisons de la terre. Il est habillé de bleu, l’un de ses outils est une faux. Celle-là même qui. Cet homme assis, habillé de bleu, n’a pas de visage. Ne donne pas son visage, trop singulier, à l’exploration universelle de Simon qui peint depuis trois ans, depuis toujours. Le matin donc, et le reste du jour.

Un cheval se promène et tout le monde se souvient. Il y a la croupe bien ronde des ongulés sur les parois, il y a les sioux, il y a le regard de l’animal, sa transition perpétuelle (il est celui qui me meut), sa noblesse, ma liberté. Il n’y a pas de toile, il n’y a pas de souvenir, il n’y a pas de fait, il y a à peine un geste et il est fort. Je suis choquée comme lorsque j’ai eu peur de tomber après avoir trébuché.

Le cheval a déjà été bleu.

Lorsqu’il est passé au format plus fort, Simon a fait une étape à l’encre noire sur fond blanc. Il nous a montré les coulisses, les entrailles. Ce n’était pas joyeux mais pas non plus délirant et la matière tout à coup légère fut zébrée comme le ciel quand l’orage terrasse les sommets. C’est une peinture qui ne vieillira jamais.

Ensuite les choses se collent, occupent les espaces, trahissent tous les vides, se tassent. Une force en série, quand Simon peint. Il prend une idée, un souvenir, une impression. Il tient quelque chose, il transforme, ça devient autre. Ça part de là pour aller là et ça ne nous intéresse pas. Il reprend là pour aller là. Il y a une phrase, l’herbe qui pousse, son bruit. Il y a le temps, le coeur encore qui chavire.

Gouache sur format A4. Huile ou encre. Acrylique. Une table pour les matières. Des murs, les toiles. Souvent deux en parallèle pour pratiquer l’exercice. Quand la lumière tombe des verrières de l’atelier, quand ça se déplace. C’est toujours grand jour, même si le ciel se fait blanc. Le territoire des origines est sauvage mais les rayons traversent les branches comme ici.

Remonter.

La main ne parle pas des cavernes puisqu’elle en vient, puisqu’elle y est. Et nous avec elle. La main s’agite un peu, le cerveau pense. C’est tout ce rassemblé, comprimé qui s’exprime. C’est le vertige, le néant, le il n’y a rien à présent, jamais rien, plus rien, il n’y avait rien non plus avant. C’est toujours très éclatant. Simon tient, nous voyons.

Les toiles ne font pas justice, ne prétendent à rien, encore. Ne résolvent rien.

Clare Mary Puyfoulhoux

 

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Regarder l’herbe pousser


Les peintures de Simon Rayssac sont un vivarium.

Un vivarium sans clôture, composé d’êtres sensoriels, légèrement agités. Fragilement campés, ils déjouent les significations. Si on se place à l’échelle de l’infime et que l’on prend la bonne lentille pour le voir, le plus quelconque apparaît comme un être singulier, avec sa propre tenue, son propre champ de résonnance ; à l’occasion d’une rame, d’un feuillage, de ronds dans l’eau.

Le dérisoire, l’infiniment petit, c’est là où on respire parce que tout y est ténu et changeant. Ici pas de loi mais des clins d’œil. Tout se joue dans une inflexion minime, une attention à la singularité des choses qui requiert à chaque fois d’adapter légèrement le code. Une ombre, un mouvement, une couleur donnent lieu à une géométrie pudique dans laquelle des formes sans contour voisinent et forment des plans sans profondeur. On plonge, le flottement devient la matière même du toucher, du contact.

Mais ce flottement cache une autre matérialité, celle des coups de pinceau. On s’imagine la main, le corps, agités. L’émotion, l’humour, la frustration, la contemplation : sur la toile les coups de pinceaux ont une éloquence bavarde, semblent contenir les mille variations d’un cœur pris dans les aléas du quotidien. La « patouille » est cette matière pleine d’emballement, elle s’emporte, étonnamment humaine, et la distance indéfinissable qui sépare chaque plan du tableau accueille ces débordements à l’infini. Quelque chose de la douceur du geste, du regard fait qu’ici on peut déborder sans crainte.

Nora Barbier

 

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 Femme au foyer

« Un, deux, il est 8h19, je suis réveillé depuis 6h45. Les marteaux-piqueurs marteau-piquent dans la rue. J’attends mon café. Troisième bol de café, c’est en route. J’ai travaillé sur les titres des peintures, que je t’envoie. »

Simon Rayssac présente « Femme au foyer » chez Silicone Espace d’art contemporain.

L’exposition s’articule autours de plusieurs éléments dont une série de peintures déclinant différents modèles d’aspirateurs. Sur chaque toile, un exemplaire unique est peint, la référence technique de l’appareil en question étant mentionnée dans le titre même de chaque peinture. S’ajoute à cela, des poupées (dont le visage a été recouvert d’un masque de cire coloré) déposées sur des sarcophages en plâtre d’éléments dissociés d’un aspirateur.

Sur les murs de Silicone, sont peints des motifs faisant plus ou moins référence à un œil, une bouche et au nez d’un visage, comme s’ils avaient glissé des petites peintures sur carton entoilé visibles dans la dernière salle de l’exposition.

L’aspirateur, appareil hautement domestique s’il en est, compagnon indispensable de tout foyer soigné, semble au prime abord l’élément principal de cette exposition.

Les modèles d’aspirateur représentés par Simon sont somme toute, relativement standards. Alors qu’est présent sur le marché une multitude de modèles innovants (comme les aspirateurs-robots capables d’effectuer la tâche qui leur est assignée de manière autonome), les modèles peints par Simon Rayssac sont ceux que l’on doit accompagner dans leur mission.

Pour Simon, la relation entre la vie d’artiste et la vie au foyer relève d’une évidence. Dans les deux cas, il est question de l’entretien d’un bien, et d’un soucis de « faire les choses ». Prendre soin d’une chose quelconque, au quotidien, c’est choisir de s’abandonner avec passion dans son ouvrage. Au delà d’une simple considération, il s’agit d’éprouver une certaine affection pour cette chose au point de vouloir faire en sorte qu’elle ne s’éteigne pas. Il y a une vigilance, un état de veille, un amour déployé à l’égard de cette chose. Non pas une inquiétude, mais une attention démesurée pour la maintenir dans un « bon » état de fonctionnement. L’entretien à comprendre donc comme une technique d’émancipation, où prendre soin de soi-même permettrait dès lors, d’être peut-être complètement « à soi ».

La référence à Marguerite Duras peut déjà apparaitre pour certain. Fortement influencée par son œuvre, Simon Rayssac avait, il y a déjà deux années de cela, réalisé une pièce faisant directement référence à l’ouvrage La vie matérielle. Dans cette œuvre, empruntant le même titre que le livre, il demanda à deux amies de lire des passages de leur lecture de chevet en lien avec une certaine idée du quotidien. En est issu deux vignettes vidéos et une installation où l’on voyait déjà ces motifs « bouche/nez/yeux » que l’on retrouve aléatoirement peints dans cette exposition.

Cela fait quelque temps que Simon avait mis de côté le « soucis » pour la peinture.

À l’origine de cette exposition pour Silicone, il y a l’histoire d’une rencontre devenue objet de fascination. Au hasard d’une navigation sur le net, Simon a découvert tout un pan du folklore anglo-saxon jusqu’alors inconnu pour lui : la confection de poupée dissimulant « l’inesthétisme » des aspirateurs sur pieds très populaires outre-atlantique et jouant de fait, un rôle crucial dans la décoration intérieure des foyers. Curieux, captivé, intrigué par ce phénomène, Simon cherche à se procurer au plus vite ce type de figurines de tissu, renouant avec ce charme désuet du collectionneur.

Ces poupées folkloriques font parties d’un patrimoine collectif et touchent à la fois l’univers du jouet, celui du costume et d’une certaine manière, peut-être, celui des objets-souvenir. Ces poupées ont un corps inconsistant mais Simon a rehaussé leur figure d’un masque de cire quasi mortuaire.

Rien d’étonnant à ce que ces poupées se manifestent dans son installation. En effet, de manière récurrente, on trouve dans l’œuvre de Rayssac des personnages, petites figures humaines, bien souvent affublés de caractéristiques propres à celles d’un peintre (dans Mes horizons, European Painters, et Je t’aime par exemple, tous ses personnages détiennent des pinceaux, parfois même une blouse). Ici, le simili balai que tiennent en main ces poupées se substituerait parfaitement à un pinceau, nous laissant imaginer qu’une fois libérées de leurs tâches domestiques, ces poupées ont mis à profit leur temps de loisir pour peindre des aspirateurs, échafaudant dès lors la critique subtile de l’outil par lequel elles trouvent un usage, une fonction, une activité, un rôle à tenir et à jouer.

Qui est cette femme dont parle Simon ? Titrer son exposition « Femme au foyer » est un choix particulièrement audacieux de la part de Simon Rayssac. Il est délicat de faire abstraction des considérations plus ou moins douteuses défendues par l’argumentaire commercial et industriel au sujet de l’émancipation des femmes (qui passerait par l’utilisation d’appareils électroménagers), et qui est plus ou moins sous- entendu dans le choix de ce titre.

Certes, l’attention (et l’affection) considérable que l’on porte à la bonne réalisation de ces tâches du quotidien, est aujourd’hui de plus en plus considéré et reconnu comme un réel travail. Ceci étant dit, il reste beaucoup à faire pour que soit entendu les femmes non comme de simples faire-valoir ou de pures auxiliaires de l’homme, et pour faire en sorte que les tâches considérées comme subalternes ne soient plus uniquement conjuguées au féminin.

Simon me dit souvent que la femme est puissante, mais qu’elle souffre beaucoup. Elle souffre des hommes, car il faut les aimer. Et empruntant cette phrase à Marie Darrieussecq, il insiste :  » Il faut beaucoup aimer les hommes. Beaucoup, beaucoup. Beaucoup les aimer pour les aimer. »

Rien d’autre qui vaille sans doute la peine d’être retenu.

Coraline Guilbeau

 

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Je t’aime

Coraline Guilbeau & Ludovic Beillard

 

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